Apprivoiser le videNous parlons souvent du vide comme d’un idéal. Comme d’un espace apaisant, lumineux, presque désirable. Mais dans l’expérience concrète, le vide fait rarement cela au départ. Il inquiète. Il déstabilise. Il enlève des repères. Un agenda vide peut angoisser. Une soirée sans distraction peut sembler lourde. Une pièce silencieuse peut réveiller un inconfort diffus. Et pour beaucoup d’entre nous, il y a aussi cette peur très primitive : le noir, la profondeur, l’eau sombre dont on ne voit pas le fond. Je la connais, cette peur. Même en sachant tout ce que je sais. Même en sachant, aussi, que je ne sais rien. Le vide est un reflet de l’insondable. Entrer dans la mer quand l’eau est noire, sentir que le regard ne peut plus sécuriser, et sentir le corps vouloir rebrousser chemin. Ce n’est pas un manque d’éveil. C’est humain. Pourquoi le vide nous échappe si souvent?Nous passons la majeure partie de nos vies hypnotisés par le monde phénoménal. Par ce qui bouge. Par ce qui attire l’attention. Par ce qui rassure parce que c’est visible, mesurable, nommable. Le silence, lui, ne capte rien. Il ne divertit pas. Il ne retient pas. Et pourtant, Mais cette promesse est sans forme, sans garantie, sans repère. La conscience ouverte — celle qui ne s’agrippe pas -- nous la goûtons parfois, par éclats. Quelques secondes. Parfois moins. Dans ces instants, l’espace s’ouvre. Le temps se dilate. Comme le dit si simplement Pema Chödrön : « Nous sommes le ciel. Tout le reste n’est que le temps. » Et peut-être que ces moments ne sont pas faits pour être prolongés à tout prix, mais pour être reconnus. Comme des rappels. Des ouvertures. Des invitations à revenir. Mā — reconnaître, encore et encoreDans l’esthétique japonaise, mā n’est pas présenté comme un état à maintenir. Il n’y a rien à stabiliser, rien à figer. Mā est un espace à reconnaître, encore et encore. Non pas quelque chose où l’on s’installe définitivement, mais quelque chose que l’on approche, que l’on quitte, puis que l’on retrouve. Même dans les jardins zen, il y a toujours une pierre invisible. Un point qui échappe au regard, quel que soit l’endroit où l’on se tient. Ce n’est pas un échec de la perception. Ce n’est pas une limite à corriger. C’est un rappel : nous ne sommes pas faits pour tout voir, ni pour tout tenir, ni pour tout comprendre. Et dans cet espace de non-saisie, quelque chose peut enfin respirer. Le féminin et le noir
Ce texte ne cherche pas à corriger cette peur. Il cherche à l’honorer. Car le féminin ne se conquiert pas. Il se rencontre. Il demande du temps, du respect, de l’écoute. L’hiver : le grand yin« Nous avons des saisons où nous prospérons Le repos n’est pas une faiblesse. Il est une intelligence du vivant. Le vide n’est pas un échec. Il est un espace de régénération. Et pendant que tout semble immobile en surface, la lumière continue de grandir, jour après jour, préparant silencieusement ce qui viendra. Mā — l’espace vivant entre les formesMā n’est pas une idée à comprendre. C’est une expérience à reconnaître, Intelligence de l'espaceIl se loge dans l’intervalle entre deux gestes. Dans la suspension avant un mouvement. Dans le silence qui précède la parole -- et parfois dans celui qui la suit. Dans la culture japonaise, cette intelligence de l’espace traverse toutes les formes. Dans l’art et l’architecture, les zones non occupées sont aussi essentielles que les formes visibles. Ce qui n’est pas peint, pas bâti, pas dit, invite le regard, le corps, l’imaginaire à entrer en relation. Dans l’architecture, ce ne sont pas les murs qui définissent un lieu, mais ce qui circule entre eux : la lumière, l’air, le silence. Dans l’ikebana, l’espace entre les fleurs est aussi important que les fleurs elles-mêmes. Trop remplir, et la composition s’effondre. Dans les jardins zen, certaines pierres ne peuvent jamais être vues toutes en même temps. Il y a toujours un angle mort, un point qui échappe, quel que soit l’endroit où l’on se tient. Même dans la calligraphie, le trait n’existe que parce qu’il est entouré de vide. Le geste respire parce qu’il n’occupe pas tout. Célèbre sanctuaire d'Itsukushima Un symbole simple exprime cela avec force : le torii, porte traditionnelle marquant l’entrée des sanctuaires shinto. Il ne ferme rien. Il ne contient rien. Il signale un passage -- un espace intermédiaire chargé de sens. Et dans le butō, cette danse lente, parfois presque immobile, le corps ne cherche pas à produire une forme. Il attend. Il écoute. Il laisse le mouvement émerger depuis un espace profond, hors du rythme habituel. Le temps s’étire. La perception change. Le système nerveux ralentit. Ce n’est pas une esthétique. C’est une expérience de présence. Ce n’est pas un défaut. Ce n’est pas un manque. Ce n’est pas un échec de la perception. C’est un rappel. Nous ne sommes pas faits pour tout voir. Ni pour tout tenir. Ni pour tout comprendre. Et dans cet espace de non-saisie, quelque chose se dépose. Le corps se régule. L’attention s’adoucit. Le bien-être n’apparaît pas parce que l’on fait plus, mais parce que l’on laisse de la place. Du vide au geste — revenir à l’écouteDans le mouvement authentique, l’espace avant le mouvement est souvent le plus difficile. On attend. On écoute. Et souvent, rien ne vient. Ou plutôt : l’impatience vient. Le doute vient. L’envie de faire quelque chose vient. Attendre sans forcer n’est pas toujours gracieux. C’est parfois maladroit. Parfois inconfortable. Parfois frustrant. Et pourtant, lorsqu’on reste juste un peu plus longtemps, un geste apparaît. Pas spectaculaire. Mais juste. Mā se reconnaît ici comme une pratique de vulnérabilité. Non pas une faiblesse, mais une force d’écoute. Une ouverture où les croyances, les valeurs, les histoires personnelles cessent, un instant, de diriger. L’écoute s’affine. La sensibilité devient possible. Si ces lettres — MA — reviennent sans cesse dans mon travail, ce n’est pas parce que je maîtrise cet espace, mais parce que j’y reviens. Inviter mā — pratiques d’ouvertureVoici quelques pratiques simples pour inviter mā dans le quotidien. Sans effort. Sans performance. Comme des gestes d’écoute, à expérimenter à ton rythme. Laisser un espace vide Choisis un moment de la journée volontairement non rempli. Sans tâche. Sans écran. Sans objectif. Observe ce qui se détend lorsque rien n’est exigé. Respirer l’intervalle Inspire. Expire complètement. Puis reste une ou deux secondes sans souffle. Cet espace est déjà mā. Désencombrer avec retenue Choisis un seul petit espace. Retire un objet. Arrête-toi là. Laisse l’espace faire son travail. Relâcher le besoin de tout voir Face à une situation incertaine, répète intérieurement : je n’ai pas besoin de tout comprendre maintenant. Honorer le yin En hiver — ou dans les périodes de fatigue -- autorise davantage de lenteur. Moins d’effort. Plus de repos. C’est une sagesse, pas un retrait. Encore. Et encore. Revenir à l’origine. Revenir à l’écoute. Revenir à cet endroit où rien n’est encore décidé. Là, quelque chose devient possible. Un espace s’ouvre. Une autre manière d’être au monde peut commencer à se dessiner.
4 Commentaires
Paule
1/5/2026 18:20:07
Répondre
Nathalie
1/6/2026 10:15:30
Merci Marise pour cette lecture touchante et apaisante.
Répondre
Gérard
1/6/2026 12:36:14
Honorer le yin
Répondre
Isabelle
1/6/2026 13:31:27
Merci marise très intéressant je vais essayer de mettre cela en pratique à demain matin
Répondre
Laisser un réponse. |
Details
Les égéries de MaJe suis Marise, et je partage ici avec vous ce qui m'inspire à une présence pleine de bien-être Archives
Décembre 2025
Categories |










Flux RSS